Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 19:16

Chère Monique,


Quand je vous ai rencontrée au moment de la rédaction de mon ouvrage (« Mariage pour tous, divorce chez les cathos », Plon), nous étions déjà sur la même longueur d'ondes. Après la lecture du livre d'entretien réalisé avec Dominique Quinio, ancienne directrice de La Croix, « L'évangile c'est pour aujourd'hui. Eglise, famille, société » (Bayard), je suis rempli de joie.


Je me sens en harmonie complète avec une catholique « canal officiel ». Voila qui n'est pas banal. Vos propos prouvent qu'il est possible de penser en liberté, en femme, en mère de famille, dans le saint des saints de la Conférence des Évêques de France. Vous y avez travaillé durant 6 ans comme directrice du service Famille et société.


Vous vous définissez comme « réformiste et pas révolutionnaire », ce qui est déjà tendre le bâton dans le contexte ecclésial national actuel. Lorsqu'on vous a demandé à votre arrivée avenue de Breteuil si vous vous mettiez au service des évêques, vous avez rétorqué, avec un cran et une théologie assurée : « Non, je me mets au service de l'évangile et au service des évêques en tant qu'ils sont serviteurs des évangiles » (p. 14).


A ceux qui croient encore (c'est terminé depuis quelque temps pour ma part) que, dans le monde merveilleux des « frères évêques », tout le monde est toujours d'accord, vous affirmez que les divergences existent et que la quête du consensus, nécessaire parfois, n'est pas chose aisée. « La communion exige que la discussion se poursuive jusqu'à ce qu'un texte ou une décision soit acceptable pour tous ». En bonne catholique, vous jugez cela « très beau d'un point de vue ecclésial », mais, comme femme d'action, de nature à « ralentir le processus de décision », et, plus gênant, « de rendre les textes parfois trop lisses » (p. 21).


Durant vos 6 ans au milieu des évêques, vous dites avoir été libre... le plus souvent, « sauf pour la parole publique ». Ce qui est un peu gênant quand on occupe une place majeure dans l'organigramme d'une institution. Et vous en tirez une drôle de maxime : « Si notre religion devient si compliquée qu'un laïc bien formé et avec une bonne expérience de l’Église ne peut plus prendre la parole sur une question religieuse sans crainte de se tromper, c'est qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond » (p. 22).


Alors que - c'est moi qui parle, vous êtes trop bien élevée pour écrire des mots pareils - , la grâce de l'ordination donne aux mâles, prêtres et évêques, une assurance infaillible contre la profération de bêtises.


« L'autonomie des laïcs », dites-vous, « l’Église l'a acceptée plus facilement dans les questions sociales que dans le domaine personnel où elle a davantage tendance à vouloir dicter leur conduite aux personnes. Ce qui n'est plus accepté aujourd'hui » (p. 23). Que les autorités ecclésiastiques aient raison ou tord dans leurs prescriptions, elles ne sont pas entendues. Ce qui pose question pour une Église qui se dit Mater et Magistra. Un slogan que vous reprenez souvent pour affirmer qu'elle ne peut se prétendre mère et éducatrice « comme avant ».


Sur ces questions « personnelles », qui touchent la morale familiale et sexuelle, vous avez été en première ligne « grâce » au gouvernement et à Mme Taubira. Dont vous fustigez, à raison, la mauvaise volonté à parler avec les cathos.


Pour autant, même opposée à titre personnel à la loi controversée, vous tenez un discours sur les homosexuels qui fera bondir plus d'un. « Ni la société ni l’Église n'ont pensé leur place dans la société », et toutes deux « doivent balayer devant leur porte ». Les personnes homosexuelles ne sont « pas seulement des objets de soin pastoral » mais « ont des richesses à apporter ».


Observant la mobilisation contre le mariage gay, vous avez perçu la tension dans les communautés et vous n'êtes pas tendre envers certains comportements. « La liturgie n'est pas le lieu du débat politique », affirmez vous alors que tant de prêtres ont appelé, au cours des offices, à descendre dans la rue. « Beaucoup de catholiques ont eu l'impression d'être pris en otage » (p. 69).


L'avocate que vous êtes réagit. « Certains ont eu l'impression que l’Église défendait l'ordre établi. Or dans cet ordre établi, il y a des exclus, et parmi eux des personnes homosexuelles ».


Vous revenez sur la douloureuse affaire Brugère (voir mon article à ce sujet pour Témoignage chrétien), et la chasse à la sorcière lancée contre l'universitaire bordelaise, votre invitée, pour les crimes d'être socialiste, favorable à la loi Taubira et intéressée par les travaux sur le genre. Les sites d'extrême-droite ont demandé votre démission. Vous rappelez, avec justesse, que ces lobbys ont une influence davantage auprès des journalistes que des fidèles catholiques. Mais que pour autant, c'est mon avis, ils ont eu la peau de Mme Brugère.


Evoquant la famille, vous revenez sur l'encyclique Humanae vitae (1968), « qui a ouvert un gouffre d'incompréhension entre beaucoup de fidèles et l’Église, un fossé qui ne fait que se creuser depuis ». Sur cette funeste interdiction de la contraception mécanique, toujours réaffirmée depuis 1968, vous proposez une lecture de femme, de mère de famille. « L’Église n'avait pas mesuré l'angoisse des femmes, vécue pendant des siècles, d'être enceinte quand ce n'est pas prévu, quand ce n'est pas le moment, quand les conditions pour assumer une grossesse ne sont pas réunies. Pour elles, la contraception était un soulagement : elle pouvait faire l'amour (...) sans avoir cette crainte. Cette aspiration des femmes, l’Église ne l'a pas comprise ou pas prise au sérieux » (p. 104).


Et vous assenez : « Je crois que l’Église paie le fait d'avoir voulu être présente dans la chambre à coucher. Elle en a été virée manu militari et toutes ses prescriptions avec » (p. 105). Une phrase que beaucoup d'hommes d’Église devrait méditer.


Il a dans votre livre bien d'autres convictions de sagesse. Je vous souhaite, chère Monique, de nombreux lecteurs, défenseurs et contradicteurs, qui ne seront pas rebutés par le titre gnangnan de votre ouvrage, guère à la hauteur de la puissance du contenu.


Continuez, je vous en conjure, là où vous œuvrez aujourd'hui, à défendre cette ambition pour l’Église, belle mais tellement perfectible.


Avec toute mon amitié.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

SCHAEFFER Jacques 21/10/2015 16:27

Critique particulièrement élogieuse ! Donne envie de lire ce livre.
J'irai voir à l'Alcazar (la belle bibliothèque de Mlle) un de ces jours.
Bises à toutes et tous

Présentation

  • : Le blog de cathoreve
  • Le blog de cathoreve
  • : Philippe Clanché, journaliste religieux indépendant, collaborateur de La Vie ou Bayard Presse. Au menu : émergence d'un catholicisme ouvert, décoincé et qui puisse parler à notre temps. Bon appétit. On peut me suivre sur Twitter : @pclanche
  • Contact

Recherche

Liens