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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 22:02

En 2013, les biblistes francophones ont proposé de changer une phrase de la plus célèbre prière chrétienne, le Notre-Père. « Ne nous soumets pas à la tentation » est remplacé par « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Cette formulation, validée par Rome, pourrait entrer en vigueur dans la liturgie catholique en 2017.


Dans un souci d'oecuménisme, réalité très forte chez les biblistes (on pense à l'aventure de la Traduction oecuménique de la Bible, la célèbre TOB), les responsables catholiques francophones ont eu la bonne idée de soumettre le changement aux principales Églises partenaires du monde protestant. Réuni en Synode lors du week-end de l'Ascension à Nancy, l'Église protestante unie de France (EPUdF), qui regroupe luthériens et réformés hors zone concordataire, ont étudié cette évolution qui n'est pas sans signification.


Dans sa déclaration finale (à retrouver ici) , le Synode « recommande aux paroisses et Églises locales d’utiliser » la nouvelle version proposée. Non sans avoir louer la tradition oecuménique dans le domaine biblique et signaler leur « reconnaissance » envers le partenaire catholique qui les sollicite. On notera que le Synode n'impose pas, dans la tradition protestante, cette évolution. En effet, selon l'organe officielle de l'EPUdF, « il est impossible de décider d’une traduction univoque concernant certaines expressions de la prière du Notre-Père ».


En amont de la réunion de Nancy, l'hebdomadaire protestant Réforme avait interrogé plusieurs théologiens de l'EPUdF. Et l'enquête de Marie Lefebvre-Billiez (à lire ici) montre que tous les spécialistes ne partagent pas ce changement, ni le présupposé théologique qui le porte. Dans le camp de l'évolution, on trouve le pasteur Louis Pernot, de la paroisse parisienne de l'Étoile. « Je ne crois pas que Dieu soit à l’origine de la tentation, dit-il. Le monde suffit à nous éprouver, Dieu n’a pas besoin d’en rajouter ! ».


Ancien aumônier de prison, Catherine Zuber, d’Avignon, pense aussi que la nouvelle formule est plus facile à accepter pour les détenus. « Nous cherchons à leur présenter un Dieu qui peut nous soustraire à la tentation, quelqu’un à qui l’on peut demander la force d’y résister. »


Flemming Fleinert-Jensen, pasteur retraité, avait été sollicité pour donner aux catholiques un avis sur la formule. Un avis favorable. Tout en reconnaissant qu'il n’y a pas de traduction idéale. « On peut trouver dans l’Ancien Testament des pages disant que Dieu met l’homme à l’épreuve pour tester la solidité de sa foi. Mais l’ensemble de la Bible indique que ce n’est pas Dieu, mais le diable, qui nous tente. Dieu ne tend pas de piège. Il est là pour nous mettre à l’abri de la tentation, et rester à nos côtés pour qu’on ne tombe pas quand c’est trop lourd. »


Pour Flemming Fleinert-Jensen, ancien du groupe oecuménique des Dombes, la tentation dont il est question ici serait est celle « d’abandonner, de se dire “à quoi bon ?” ». Il est rejoint sur ce point par Nicole Fabre, pasteur, bibliste et aumônier d'hôpital : «La tentation suprême est de croire qu’on est abandonné de tous, qu’on est livré à soi-même. »


Un aréopage de savants protestants unanimes serait quelque peu décevant. L'enquête de Marie Lefebvre-Billez donne la parole aux réfractaires. Parmi eux Jean-Paul Morley, pasteur de la paroisse parisienne Pentemont-Luxembourg, « Dieu ne cherche pas à nous éviter de tomber dans la tentation. Cette dernière est nécessaire. C’est l’Esprit de Dieu qui pousse Jésus dans le désert pour y être tenté, et c’est cela qui le qualifie comme Messie. Sans tentation, sans épreuve, que devenons-nous ? Comment avoir de la compassion pour autrui, si on n’a pas partagé ses souffrances ? » Pour lui, il convient davantage de demander à Dieu « qu'il nous donne la force de passer à travers la tentation » ou, autrement formulé, « de ne pas être détruit ou entièrement vaincu par la tentation. »


Professeur de dogmatique à l’Institut protestant de théologie, le pasteur luthérien Frédéric Chavel voit dans cette nouvelle traduction « une tentative pour nettoyer l’image de Dieu, pour qu’il n’ait aucune compromission avec le mal. On préférerait une répartition claire des bons et des mauvais rôles entre Dieu et le diable ».


La liberté laissée aux pasteurs dans la décision du Synode a permis un vote très majoritaire. Jean-Paul Morley pense qu'il va conserver la formulation ancienne. Mais pour les rencontres oecuméniques, il invitera sa communauté à utiliser la nouvelle phrase. Le Notre-Père, version catholique, ne provoqueront donc pas de tempête chez les protestants.

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  • : Philippe Clanché, journaliste religieux indépendant, collaborateur de La Vie ou Bayard Presse. Au menu : émergence d'un catholicisme ouvert, décoincé et qui puisse parler à notre temps. Bon appétit. On peut me suivre sur Twitter : @pclanche
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