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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 09:29

Petite (par le nombre) société de prêtres, la congrégation de l'Oratoire de France (voir son site ici) a toujours fourni à l’Église de France des penseurs originaux et libres. Elle anime la paroisse parisienne de Saint-Eustache et gère des centres spirituels de très bonne tenue à Lyon et Marseille. On peut revoir un article écrit par mes soins lors de leur bicentenaire ici.

 

Oratorien, le P. Luc Forestier, qui dirige l'Institut d'études religieuses de l'Institut catholique de Paris, vient de publier chez Salvator une belle étude intitulée Les ministères aujourd'hui.Il propose un point théologico-historique sur la nature des ministères, les raisons de leur pluralité et leur articulation, principalement autour de la figure de l'évêque.

 

Il évoque la fonction de vigilance dans l’Église, présente dans les lettres de saint Paul, et qui « implique bien plus de chrétiens que les seuls évêques. Bien des épisodes de l'histoire de l’Église catholique montrent à quel point ce sont des laïcs, des religieux, des religieuses qui ont été porteurs de cette vigilance chrétienne ».

 

Autrement dit, la grâce de l'ordination n'est pas absolument nécessaire pour être des phares évangéliques dans nos sociétés. Le rayonnement de grandes figures non ordonnées au XXe siècle – l'abbé Pierre, Sœur Emmanuel, Madeleine Delbrêl... - nous le rappelle. Et ceci ne diminue pas l'importance du sacrement de l'ordre.

 

Pour Luc Forestier, il est clair qu'on ne saurait limiter la notion de ministère aux seuls ministères ordonnés. Dans un chapitre très riche intitulé « les ministères confiés à certains laïcs » (1), il rappelle que les Pères du Concile Vatican II avaient pensé à la situation de laïcs « engagés dans les institutions ecclésiales », à titre « temporaire ou définitif ». Toutefois, écrit l'auteur, ce statut était principalement envisagé pour les « Églises naissantes » et terres de mission. En France, 50 ans après, nous y sommes...

 

En 1972 dans ce même élan, un texte de Paul VI « prévoyait que les conférences épiscopales puissent demander au Saint-Siège l'institution d'autres ministères laïcs, adaptés aux terrain pastoral et aux besoins des Églises ». Le même pontife en 1975 cite des exemples concrets : catéchètes et « chef de petites communautés » (Evangelii nuntiandi).

 

En 1988, dans son exhortation post-synodale Christifideles laici (2), Jean Paul II revient sur l'idée, mais tempère l'enthousiasme de certains. Le texte pointe « le risque de créer une structure ecclésiale de service parallèle à celle qui est fondée sur le sacrement de l'ordre ». Le cléricalisme refait surface et montre ses dents.

 

Au niveau national, le P. Forestier évoque une définition des ministères confiés aux laïcs présentée lors de l'assemblée des évêques de Lourdes en 1973 par le P. Yves Congar. Le grand théologien dominicain établit cinq critères pour différencier ces offices d'autres engagements ecclésiaux moins importants. Ces ministères sont définis comme « des services précis, d'importance vitale, reconnus par l’Église locale, établis pour une certaine durée et comportant une certaine responsabilité ». Luc Forestier s’attarde sur ce dernier critère et invite à ne pas confondre deux notions : « l'égale dignité de tous les baptisés, affirmée solennellement à Vatican II » avec « l'égalité de tous les baptisés ».

 

Depuis, aucune avancée notable à signaler, malgré les efforts du jésuite Bernard Sesbouë qui voulaient « donner un statut nouveau à ces fidèles chrétiens » engagés comme animateur pastoraux (2). Il envisageait un « troisième pôle », sorte d’intermédiaire entre clercs et laïcs, mais sans succès.

 

Pour le P. Forestier pourtant, « il n'est pas possible » de limiter (le ministère) à l'épiscopat, au presbytérat et au diaconat. Et il formule, après Congar, trois critères théologiques pour un ministère confié à un laïc : « quand la responsabilité tient d'un certain lien à l'évêque », quand le laïc a « la charge effective de quelques personnes au moins » et quand ce ministère « implique une vraie prise en charge de l'articulation entre le contenu de la foi chrétienne, son effectuation liturgique et sacramentelle et sa mise en œuvre dans l''histoire et la société ».

 

On le sent, le P. Forestier aimerait voir évoluer la situation. Avec des bases solides, tant théologiques qu'historiques, il lance des pistes pour qu'une belle intuition conciliaire, née dans une époque où tout pouvait s'envisager, voit enfin le jour quand les possibles renaissent dans la tête de certains à Rome.

 

(1) On rappellera que, dans cette orthographe, « laïc » désigne un fidèle catholique non clerc et que l'adjectif « laïque » est lui relatif à la laïcité.

(2) Cette encyclique est très souvent traduite en français par « Les fidèles laïcs ». Fidèles de qui ? De l’Église ou du Christ ? La question n'est pas secondaire.

(3) N'ayez pas peur : Regards sur l’Église et les ministères aujourd'hui, Bernard Sesbouë , éd. Desclée de Brouwer, 1996.

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commentaires

Nathanaël 14/03/2017 21:15

Pendant 12 ans, j'ai été aumônier (laïc) catholique dans un Centre de Détention pour hommes (600) avec 2 autres collègues : un prêtre et une femme. J'avais une lettre de mission de l'évêque de mon diocèse. Durant ces années, j'ai vu individuellement plus de 700 détenus dans leur cellule, et pour certains, de très nombreuses fois.Le dimanche à la messe, j'ai assuré 1 fois sur 3 l'homélie, bien que n'étant pas diacre. Un jour, un gars que je connaissais bien et qui ne fréquentait pas l'aumônerie m'a dit qu'il voulait se confesser : je lui ai dit de contacter l'aumônier prêtre, ce qu'il n'a pas fait car il ne le connaissais pas. Je me suis juré alors que si le cas se représentait, j'écouterais la confession et dirait le pardon de Dieu, sacrement ou non ! Pendant toutes ces années, il me semble bien avoir accompli un véritable ministère ecclésial. L'Eglise catholique est crispée sur le sacré de l'ordination des clercs, moyennant quoi, les communautés se meurent, surtout à la campagne. Je pense qu'il faudrait en finir avec la notion d'ordination définitive ("prêtre pour l'éternité" !!!). Si l'on a besoin d'un diacre ou d'un prêtre, on l'ordonne et lui confie une mission avec un mandat à durée limitée. Une vraie révolution, évidemment ! - N'étant plus aumônier de prison, j'assure maintenant le servie paroissial des obsèques avec d'autres laïcs hommes et femmes : un vrai ministère, là aussi, y compris par les homélies (que l'autorité nomme hypocritement "commentaire d'évangile" pour bien marquer la différence avec les clercs (on ne mélange pas les torchons et les serviettes, non mais !).
Autre chose : j'ai mis sur internet mes homélies d'aumônier : voir "homélies en prison".

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  • : Philippe Clanché, journaliste religieux indépendant, collaborateur de La Vie ou Bayard Presse. Au menu : émergence d'un catholicisme ouvert, décoincé et qui puisse parler à notre temps. Bon appétit. On peut me suivre sur Twitter : @pclanche
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