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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 16:42

 

Le 10 novembre dernier, Benoît XVI a publié un Motu proprio intitulé Latina lingua (1). Le texte institue une Académie pontificale de latinité, qui poursuit un double objectif : « Favoriser la connaissance et l’étude de la langue et de la littérature latines qu’elles soient classique, patristique, médiévale ou humaniste en particulier auprès des institutions de formation catholiques dans lesquelles sont formés et instruits les séminaristes et les prêtres »  ; et « promouvoir dans divers milieux l’usage du Latin que ce soit comme langue écrite ou parlée ».  

 

A première vue, rien d'étonnant que la seule institution mondiale à rédiger ses documents dans la langue de Cicéron se préoccupe de sa survie. Avec la mondialisation, la langue de la culture et des humanités, autrefois ciment du monde intellectuel et scientifique, attire moins que l'anglais, idiome des affaires, compris à peu près partout sur la planète.

 

Chez nous, les enseignants en lettres déplorent le recul de l'apprentissage des langues anciennes, bien utile pour bien maîtriser le français.

 

Alors vive la latin ? Ce n'est pas si évident.

 

Historiquement, l'usage de cette langue est lié au pouvoir. Celui de l'Empire romain, persécuteur devenus protecteur, puis celui de la chrétienté triomphante. Durant des siècles, la carrière ecclésiastique était un des seuls moyens de faire des études et la maîtrise du latin donnait le pouvoir sur tout.

 

Aujourd'hui, si « depuis la Pentecôte, l’Église a parlé et prié dans toutes les langues » (dixit la pape),cette langue est le refuge de tous les catholiques qui refuse que l'Église évolue et qui déplore que le monde change.

 

Le site de défense du rite tridentin sanctamissa.org affirme : « Du fait que les langues modernes continuent à se développer, le sens des mots évolue. (…) Étant une langue morte, le Latin au contraire est immuable, et c’est la référence à laquelle se réfèrent toutes les traductions. Il aide donc fortement à garder l’unité de culte et de prière. Le Latin est un rempart contre le danger de ré-interprétation de la signification authentique et immuable de la Messe ».

 

Si les plus importants textes du magistère sont rédigés en latin, c'est« précisément pour mettre en évidence le caractère universel de l’Église »,a dit Benoît XVI est présentant son volontarisme latiniste. Cette unité que prônent les militants du latin confine plutôt à l'unicité par la langue. Est-il vraiment pertinent que les élites ecclésiastiques africaines ou asiatiques viennent se perfectionner à Rome dans une langue qui ne dit rien à leurs ouailles ?

 

Prêtres et évêques occidentaux pourraient, avec plus de profit, se former aux sciences humaines afin de comprendre les communautés qui leur sont confiées. Car ce n'est plus en latin que l'on présente à nos contemporains l'amour de Dieu et la sollicitude de son Église.

 

Le problème n'est pas neuf. Au Concile Vatican II, tenu bien entendu en latin, la mauvaise compréhension, notamment à l'oral, n'avait pas aidé le travail des évêques. Le P. Congar le raconte dans ses mémoires. En 2005, lors du dernier conclave, un des derniers enseignants actifs dans une université romaine déplorait que seuls deux cardinaux le comprenaient encore pleinement lorsqu'il s'adressait à eux en latin. L'un d'entre eux était Joseph Ratzinger.

 

Si l'on veut honorer correctement les débuts de l'histoire de l'Église, il faudrait, comme certaines Églises orientales, se tourner vers l'araméen parlé du temps de Jésus ou le grec utilisé par les premiers disciples.

 

Et si l'Église cherche une langue de culture, parlée et connue dans une partie non négligeable de la planète en raison du passé colonial, présente dans l'histoire de l'Église (elle est toujours enseigné aux futurs diplomates qui peupleront les nonciatures), elle pourrait choisir... le français.

 

PS : J'aime le latin, langue que j'ai étudiée au collège et au lycée.

 

(1) A ce jour, la traduction française du texte n'est pas disponible sur le site du Saint-Siège.





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commentaires

Nathanaël 04/12/2012 17:40

Très bien, cet article ! Le latin, une langue admirable, très structurée (une langue de militaires : les peuples méditerranéens s'en sont aperçus à leurs dépens...). Faire du latin au cours de la
scolarité est une excellente façon d'apprendre à penser avec rigueur et d'écrire en français. Et il est bien regrettable que les "élites" qui nous gouvernent ne pensent que rentabilité immédiate en
établissant les programmes scolaires. Si, par exemple, les médecins avaient fait du latin au collège et au lycée, s'ils avaient été "triés" non en fonction de leur niveau en math-sciences mais en
fonction de leurs qualités littéraires, s'ils avaient "fait leurs humanités" comme on disait voilà déjà longtemps, ils seraient peut-être un peu plus proches des malades et un peu plus humains,
tout simplement (et ce n'est pas toujpours le cas !). J'ai été professeur de latin en collège et actuellement je fais partie d'un groupe de grec biblique : c'est dire si j'aime les langues
anciennes. Mais de là à revenir au latin dans la liturgie, non ! cent fois non ! Et pourtant, on voit ici et là des tentatives d'en remettre une couche au bon peuple, par exemple en chantant
"l'ordinaire" en latin : gloria, sanctus, etc. Retour au sacré ? Mais il n'y a pas de langue sacrée ! On peut même dire qu'en christianisme, rien n'est sacré si ce n'est l'humain : "Tout homme est
une histoire sacrée" dit un cantique. C'est bien là le message de Jésus et sa pratique dans ses relations avec les autres. Bref, j'arrête là. Mais il y a des jours où je me dis qu'il faut entrer en
résistance.

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  • : Philippe Clanché, journaliste religieux indépendant, collaborateur de La Vie ou Bayard Presse. Au menu : émergence d'un catholicisme ouvert, décoincé et qui puisse parler à notre temps. Bon appétit. On peut me suivre sur Twitter : @pclanche
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